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La Magie Demeure Absolue
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CHAPITRE 2 : L’ÉVEIL BRUTAL
Chapitre 1 : La pomme de jade Menu à suivre...

 

Le réveil fut brutal.

Davin se redressa d’un coup et son crâne heurta les planches pourries de la charrette sous laquelle il gisait. Le choc lui arracha un gémissement rauque, presque ridicule face au souvenir de la combustion qui avait ravagé ses organes quelques minutes plus tôt.

Il inspira par réflexe. Une fois. Puis encore, plus fort, jusqu’à remplir ses poumons d’une odeur pestilentielle de boue, d’urine et de bois moisi.

« Je… je ne suis pas mort ? »

Sa voix sortit éraillée, méconnaissable.

Davin se figea.

Ce n’était pas sa voix.

Ses mains tremblantes, couvertes d’une crasse poisseuse, palpèrent son torse avec une urgence maladroite. Pas de brûlure. Pas de chair noircie. Juste des côtes saillantes sous une peau rugueuse et maladive. Ses doigts glissèrent sur un sternum trop visible, des muscles presque inexistants, des os qui semblaient attendre la prochaine famine pour percer la peau.

Il regarda autour de lui.

Aucun mur blanc, aucun bourdonnement d’équipement médical, pas la moindre odeur de désinfectant. À la place, il y avait de la terre battue, de l’humidité, et la misère poisseuse d’un campement de fortune.

Où est-ce que je suis ? Ce n’est ni l’hôpital, ni chez moi.

Confus, il s’extirpa de son abri en rampant. Ses genoux s’enfoncèrent dans la boue froide. À quelques centimètres, son regard accrocha le reflet trouble d’une flaque d’eau croupie.

Il s’y pencha.

Et se figea de nouveau.

« C’est une blague… C’est impossible. »

Sa voix n’était qu’un murmure.

Le visage qui le fixait dans l’eau n’était pas le sien.

Des traits creusés, émaciés, marqués par des années de privations. Des joues trop maigres. Des lèvres fendillées. Des cheveux ternes et filasses collés à un front sale. Le reflet d’un jeune vagabond rongé par la faim.

Davin leva une main.

Le reflet l’imita.

Il toucha sa joue.

La peau était réelle. La douleur aussi.

Le déni tenta de monter, mais ses derniers souvenirs le balayèrent aussitôt : la fraîcheur irréelle de cette putain de pomme, l’explosion de saveurs, le feu dans ses veines, puis l’agonie qui l’avait tué sur Terre.

Il enfonça ses doigts crasseux dans la fange et sentit la boue s’infiltrer sous ses ongles.

« Ce fruit m’a tué. »

Les mots sortirent dans un souffle erratique.

Son esprit tenta d’assembler les faits. Pas de corps brûlé. Pas de salon. Pas de secours. Une voix étrangère, un visage inconnu, un environnement impossible. Les probabilités défiaient toute logique scientifique, mais les faits étaient là, trop concrets pour être niés.

Il avait transmigré.

Une rage sourde monta en lui.

Vingt-huit ans. Une vie d’adulte. Une carrière qui commençait enfin à lui offrir une vraie stabilité. Des habitudes, des repères, des projets encore inachevés, tout ça fauché par une anomalie sortie d’un pommier malade.

Si des dieux observaient cette farce depuis les cieux, ils devaient en pleurer de rire.

Puis une pointe de chagrin, aiguë et inattendue, traversa son esprit engourdi.

Sa mère.

Il la vit nettement. Rentrant de sa garde de nuit, fatiguée, posant son sac sur le meuble de l’entrée. Appelant son prénom dans la maison silencieuse. Avançant jusqu’au salon. Le trouvant tordu sur le plancher, les yeux ouverts, la bouche figée dans son dernier hurlement.

Elle hurlerait.

Elle s’effondrerait à côté de lui et resterait là, peut-être des heures, jusqu’à ce qu’une voisine inquiète appelle les secours.

Et après ?

Le silence d’un appartement qui ne se remplirait plus jamais. Une retraite à venir, vide. Un fils unique enterré avant elle.

Sa poitrine se serra.

« Maman… je suis désolé. J’espère que tu t’en remettras. »

Sa voix se brisa.

Tu ne t’en remettras pas. Je le sais.

Il resta immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la boue. Une émotion lourde, inutile, monta dans sa gorge.

Puis son corps la déchira.

Une crampe lui vrilla les entrailles, si violente qu’elle balaya le chagrin d’un coup. Ce n’était pas un simple creux à l’estomac, mais une faim atroce, animale, une béance acide qui semblait dissoudre ses propres organes de l’intérieur.

Davin se plia en deux, les dents serrées.

La mélancolie est un luxe pour ceux qui ont le ventre plein. Moi, je crève de faim.

À quelques mètres de là, des silhouettes en haillons croupissaient dans la poussière. D’autres mendiants. Leurs regards éteints cachaient mal une hostilité de charognards.

Davin ravala sa salive pâteuse.

Son corps le lâchait déjà. Sa gorge brûlait. Ses jambes tremblaient. Il n’avait ni argent, ni arme, ni information, ni force. Mais il devait évaluer son environnement avant de s’effondrer pour de bon.

Il prit appui sur la roue brisée de la charrette, se hissa sur ses jambes flageolantes, puis avança vers le groupe.

« S’il vous plaît… À manger… » croassa-t-il, en feignant la misère pitoyable de sa condition. « Juste… un reste. »

Le mendiant qu’il venait d’agripper par l’épaule se retourna.

Son visage se tordit de dégoût.

« Lâche-moi, petit salaud ! » cracha l’homme d’une voix ravagée par la crasse et l’alcool de contrebande. « Tu oses ramener ta gueule ici après ce que tu nous as volé ? »

« De quoi tu… »

Le coup partit sans sommation.

Un revers de main calleuse percuta la mâchoire de Davin dans un claquement sec. Le choc lui fit voir des étoiles. Il tituba, la joue en feu, le goût cuivré du sang inondant son palais.

Pendant une fraction de seconde, la surprise le paralysa.

Puis l’instinct prit le relais.

Une rage brute court-circuita sa raison. Davin serra le poing et l’abattit de toutes ses maigres forces sur l’arête du nez de son agresseur.

L’homme recula en hurlant, les mains plaquées sur son visage ensanglanté.

Cette victoire pathétique dura moins de deux secondes.

« Il a frappé Carle ! » beugla une voix dans son dos.

Quatre autres mendiants se ruèrent sur lui.

L’adrénaline électrisa ses muscles atrophiés. Davin tourna les talons et détala aussi vite que son nouveau corps décharné le lui permettait.

Mais la faim l’avait déjà condamné.

Au bout d’une dizaine de mètres, ses jambes se dérobèrent. Il s’écrasa lourdement dans la poussière du chemin.

Non. Attendez.

Il essaya de parler, mais sa gorge sèche refusa de produire le moindre son.

Ils furent sur lui l’instant suivant.

Les coups de pied commencèrent à pleuvoir.

« Crève, sale voleur ! » aboya l’un d’eux en lui écrasant le talon sur les côtes.

La douleur irradia dans chaque fibre de son être. La rage bouillonnait toujours dans ses veines, mais une lucidité froide reprit le dessus.

Il était trop faible. S’il essayait de se débattre, ils le tueraient.

Davin réprima un cri, se recroquevilla en position fœtale et verrouilla ses bras autour de son crâne. Côtes, foie, nuque, tempes. Il protégea ce qu’il pouvait protéger et abandonna le reste aux coups.

Il encaissa en silence.

Chaque impact grava une leçon dans sa chair.

Quand les mendiants furent essoufflés et lassés par son absence de réaction, ils lui crachèrent dessus avant de s’éloigner en ricanant.

Davin resta immobile dans la poussière.

Une minute passa. Peut-être deux.

Il recracha un caillot poisseux de salive et de sang, puis palpa son corps avec lenteur. Des ecchymoses brûlantes. Des hématomes profonds. Une douleur sourde dans les côtes.

Mais rien ne semblait brisé.

Il se redressa en grimaçant, la douleur pulsant au rythme de son cœur.

Je me souviendrai de chacun de vos putains de visages. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, rester vivant coûte déjà assez cher.

[BIP]

Les pupilles de Davin se contractèrent.

Hallucination ? Traumatisme crânien ?

Devant ses yeux, flottant dans l’air en superposition de la réalité, une fenêtre lumineuse venait d’apparaître.

[BIP. Message Système / Analyse en cours…]

STATUT DE L’HÔTE :
Nom : Davin
Âge biologique : 19 ans
Force : 0.3 | Moyenne standard : 1.0
Agilité : 0.4
Vitalité : 0.2
Énergie inconnue : 1.2

[Alerte / Recommandation : Statut critique. Malnutrition sévère détectée. Atrophie corporelle avancée. Probabilité de survie estimée sur 24 h : 12.4 %. Apport nutritif d’urgence requis.]

Davin fixa l’interface.

Une interface ? L’I.A. a fusionné avec moi ?

Son esprit voulut partir dans toutes les directions à la fois : comprendre, tester, remonter la chaîne logique depuis la pomme jusqu’à ce corps qui n’était pas le sien.

Puis son regard revint sur une seule ligne.

Probabilité de survie estimée sur 24 h : 12.4 %.

La curiosité pouvait attendre. Ses questions aussi.

Ses prochaines heures, elles, avaient besoin de nourriture, d’eau et d’un corps encore capable de marcher.

Davin leva une main tremblante et tenta de toucher l’écran translucide. Ses doigts passèrent au travers. Gêné par ce panneau qui obstruait son champ de vision, il essaya de l’ignorer, espérant le faire disparaître.

L’interface persista.

Quelle est cette technologie ? Une projection rétinienne ? Non. Pas de lunettes. Pas d’implant connu. Directement dans ma perception.

Il tenta de la chasser plusieurs fois.

En vain.

L’irritation grimpa.

Ferme-toi. Tu me caches la vue.

La fenêtre s’évanouit d’un coup.

Sa vision redevint normale.

Davin inspira lentement.

Donc ça obéit à une commande mentale. Très bien.

Il testa aussitôt.

I.A., ouvre-toi.

L’interface réapparut.

I.A., ferme-toi.

Elle disparut.

Il venait de comprendre la base du fonctionnement de son nouveau “système”. Pas assez pour l’expliquer, mais assez pour l’utiliser.

Davin tourna le dos au campement et fixa le village miséreux qu’on apercevait au loin. Le terrain devant lui était dégagé. Pas d’asphalte, pas de lampadaires, pas de panneaux. Juste un chemin rude, de la terre battue et des pierres.

I.A., à quelle distance se trouve ce village, et combien de temps me faut-il pour l’atteindre dans mon état actuel ?

[BIP. Message Système / Analyse en cours…]

RÉSULTAT :
Analyse topographique terminée.
Distance estimée : 2,5 km.
Au vu de la vitalité critique et de l’agilité de l’hôte : temps de trajet estimé à 1 h 40.

[Alerte / Recommandation : Déplacement déconseillé sans apport nutritif. Risque d’effondrement élevé.]

Davin serra les dents.

Donc je marche, ou je meurs ici.

Il rassembla les dernières bribes de sa volonté et se mit en route.

Le trajet fut un calvaire.

Chaque pas lui demandait un effort absurde. La faim sciait son estomac comme une lame rouillée. Ses jambes tremblaient. Sa vision se troublait par moments, puis revenait avec une netteté douloureuse.

Mais il avança.

Ni par courage, ni par espoir. Seulement par refus viscéral de crever de manière aussi pathétique dans un caniveau boueux.

À l’entrée du village, deux gardes en armures de cuir usé bloquaient le passage.

« Halte, déchet ! » ordonna l’un d’eux en croisant sa lance. « On doit te fouill— »

Le garde s’interrompit net.

Ses traits se crispèrent de répulsion. Il fit un pas en arrière.

« Par les Dieux, ce qu’il empeste ! » jura son collègue en se pinçant le nez. « Éloigne-toi de nous, misérable ! »

Davin cligna des yeux, hébété.

Il savait qu’il sentait mauvais. L’odeur de crasse incrustée, de sueur rance et de sang séché lui collait à la peau. Mais la réaction des gardes dépassait le simple inconfort.

Il empestait littéralement la fange et la mort imminente.

D’un geste exaspéré de la main, le premier garde lui fit signe de dégager au plus vite. Aucune envie de le toucher. Encore moins de le fouiller.

Davin franchit les lourdes portes de bois du village, le corps brisé et l’estomac hurlant, mais vivant.

Son odeur affreuse venait paradoxalement de lui éviter une fouille humiliante et de potentiels ennuis.

Le village bourdonnait d’une activité presque agressive pour ses sens engourdis. Une artère de terre tassée, ponctuée de pavés inégaux, traversait les habitations. Des bâtisses de bois et de pierre grossièrement taillée bordaient la rue. L’air sentait la poussière âcre, le pain chaud, la sueur et la graisse brûlée. Des gardes en cottes de mailles patrouillaient, leurs lourdes épées tintant contre leurs ceintures. Des marchands hurlaient pour écouler leurs denrées, marchandant âprement avec des passants pressés.

Pendant une seconde, Davin observa.

Un autre monde, des règles inconnues, des dangers partout, et une hiérarchie qu’il ne comprenait pas encore.

Puis une nouvelle crampe lui tordit l’estomac, plus violente que les autres. Elle lui arracha presque un gémissement.

Le monde, la magie, les réponses : tout cela pouvait attendre.

La crampe dans son ventre, elle, ne négociait pas.

Il devait trouver de quoi manger, avant que son nouveau corps ne décide d’abandonner pour de bon.



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